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La guerre 1939 - 1945

Autres enregistrements sur la boulangerie : version longue et autres témoignages

Témoignage de M. DECARSIN Jean, réfugié de 1940 à 1945 à Treffendel

1990 : Il y a cinquante ans, j’avais quatorze ans.

C’était la guerre, vers le 6 mai 1940, l’armée allemande arrivait, nous fûmes obligés de partir avec un chariot, quatre chevaux et nos affaires les plus nécessaires (ce chariot nous avait été prêté par un cultivateur ami).

Prenant la route au départ de Mouël (commune de Tergnier sans savoir où nous allions, poussés par l’armée française, après huit jours sur les routes par étape de 20 à 30 kilomètres à pied bien souvent, bombardés, mitraillés, manquant parfois de nourriture, toujours en alerte, mélangés à l’armée française qui reculait en débandade, nous nous sommes retrouvés à Gisars dans l’Eure, à 171 km de chez nous, là l’armée nous fît abandonner le chariot et les chevaux, ainsi que les trois quart de ce que nous avions emporté (on récupérera tout cela après l’évacuation) .

Puis on nous embarqua dans des trains, direction Chartres, là on nous tria et nous repartîmes avec un autre train vers Rennes où nous arrivâmes trois jours après vers huit heures le matin, nous avions très faim.

La place de la gare était noire de monde ? la Croix Rouge et les scouts de France nous donnèrent des tartines avec beurre et confiture ainsi que du café et du lait à volonté, Ceci avec un grand dévouement que je ne saurais que remercier ;

Puis au fur et à mesure on nous dirigea vers la gare du T .I.V. où on nous fit monter dans un petit train de campagne. Ce fût un voyage bien agréable, mais nous étions comme des bêtes traquées, je me demandais où l’on nous dirigeait. Nous traversions une campagne qui me paraissait, sauvage, mais qui avait malgré tout un parfum de renouveau, sentant bon l’ajonc, la bruyère, le genêt répercutant le chant du geai et du coucou.

Le train s’arrêta pour se garer à Bréal je crois, et en laisser passer un autre qui repartait vers Rennes, puis doucement il repartit, soudain il s’arrêta devant un grand hall (la gare, sans doute, Je n’avais jamais vu de lieu semblable).

Là, toute une population nous attendait avec charrettes et chevaux. Leur surprise fût grande, nous étions environ 250 !! Les gens ne savaient comment nous prendre, nous étions effrayés, exténués après ces longs jours sur les routes, puis dans des wagons à bestiaux jusqu’à Rennes.

Ce fut un accueil dont aucun mot ne pourrait définir la bonté, l’amabilité, tant elle fût pour nous le plus grand des réconforts moral et physique. Puis on nous chargea nos bagages sur les charrettes, nous priant aussi de monter et nous partîmes vers le bourg.

TREFFENDEL : ce nom qui restera à jamais gravé dans ma mémoire, là d’autres surprises nous attendaient, des tables immenses dressées dans la cour de l’école ; de gros chaudrons remplis de bonne soupe, de bons légumes, de la bonne viande, du bon cidre, tout cela fourni par tous les habitants, si généreux, nous avions si faim que j’ai mangé trois fois et c’était si bon.

Puis après ce repas, on nous a logés dans une grande salle à l’angle de la place, où nous nous sommes endormis d’un profond sommeil, calmes, tranquilles, depuis longtemps méconnu.

Le lendemain, on nous a redonné le repas de midi, je revois encore ces braves gens nous apportant la nourriture sur des camions, je suis allé chercher du pain pour aider, le boulanger m’a donné une bolée et un gâteau.

Puis Monsieur le Maire (M. GAREL) a demandé à ses habitants de nous loger, Monsieur le Curé a prêché en notre faveur, Madame CHOLET nous a logés dans sa ferme de la Provostais, M. POMMIER, propriétaire de la scierie nous a accompagnés, avec nos bagages, et nous a donné de quoi nous construire des lits et des tables, mon oncle était du métier, a proposé ses services à M. POMMIER qui l’a employé de suite, nous étions en famille : Mon oncle BERTEAU Robert, sa femme, ses 2 enfants, sa belle-mère, ma grand-mère, ma mère qui attendait un bébé, mes deux frères et moi.

C’est alors que j’ai demandé du travail à Monsieur LECUYER, dont la ferme était à côté, je l’ai aidé en attendant, c’était la saison des foins. Puis M. LECUYER, parlant avec des amis, m’a trouvé une place c’est M. BOSCHER au Tronchet, J’y suis resté jusqu’à la possibilité de rentrer chez nous.

Dans cet entrefait, ma mère a mis au monde ma sœur Madeleine, le 30 juillet dans une chambre de l’hôtel de M. SALMON-FOUESNEL à la Gare, qu’ils nous ont prêtée, nous l’avons baptisée trois jours plus tard en l’Église de TREFFENDEL.

L’amabilité, l’accueil de tous, ne sachant que faire pour nous rendre service, m’a beaucoup marqué, nous avons passé malgré nos soucis, une des plus belles périodes de notre vie, surtout que nous avons retrouvé mon grand-père et un autre oncle, puis mon père qui est allé travailler à Monterfil, nous sommes revenus chez nous, après un séjour d’un peu plus de trois mois.

Étant dans une région qui manquait de matières grasses, nous sommes restés en contact avec tous, ce qui nous a permis, mon père étant à la S.N.C.F., d’aller chaque fois qu’on le pouvait faire un ravitaillement en beurre et autres denrées, l’accueil était toujours le même…

… Je suis reparti à la libération virgule après avoir aidé la résistance, mais ceci sans importance.

J’ai refait le retour à pied, 535 km , par étape d’environ 30 à 50 km par jour, ceci en 28 jours, en suivant l’armée américaine, et en logeant dans les fermes qui nous accueillaient, car nous étions trois amis rencontrés au hasard.

Je n’aurais jamais de mots assez grands, ni de temps disponible, pour vous remercier de tout ce que vous avez fait pour nous, que vous faites toujours avec joie et bonne humeur, je le pense sincèrement, vous ferez toujours la même chose pour ceux qui se rendront dans votre si charmant pays.

Mille fois merci et sincères salutations à Tous.

Témoignage de Jean DECARSIN paru dans Le Bulletin municipal de Treffendel, 1990, n°3 et dans le livre de Francis Chauvel « Je me souviens… : récits de la guerre 39-45 à Saint-Gilles [I. et V.]